Madeleine est revenue
Au fond de la salle d'attente, ils étaient trois. Ils ne disaient rien, ils étaient calmes. C'était Madeleine, quatre-vingt-cinq ans, toujours vive d'esprit, la gentillesse vissée au corps, et ses deux enfants, la soixantaine. Ils l'avaient amenée aux urgences car elle avait été agressée quatre jours auparavant. Nous, on avait un boulot d'enfer et aucun lit pour coucher les malades, comme souvent. On en a même fait rentrer certains chez eux alors que nous aurions dû les garder... Ils n'ont pas protesté : après 3 jours passés sur un brancard, n'importe qui rêve de rentrer chez lui. Bref, un bordel très organisé régnait.
Une fois dans le box, je découvre la raison de sa consultation : un hématome sur toute la jambe, même chose sur le coude gauche – après l'examen et les radios, on découvre une fracture du coude. Que s'est-il passé il y a 4 jours, à Noisy-le-Grand ?
Madeleine rentrait des courses. Un crétin lui a arraché son panier en la faisant tomber sur le trottoir. Elle a crié et, au moment où elle essayait de se relever, le type s'est aperçu qu'il n'avait pris que des légumes. Alors il revient, lui met une droite et lui pique son sac à main. KO sur le bitume, Madeleine subit l'ultime coup de grâce : personne ne vient l'aider.
Vous avez demandé la police. Allez vous faire voir!
Ca lui a fait beaucoup de peine. Mais elle a l'habitude : « J'ai déjà connu ça, l'abandon de tous. » Elle avait une vingtaine d'années, en 1940, sous l'Occupation. « Mon papa était directeur d'école et on hébergeait plein d'enfants, juifs, tziganes, ceux dont les parents étaient francs-maçons. Mais un jour ils ont été dénoncés, mes nazis et la police française ont arrêté tout le monde. Papa n'est jamais revenu et on n'a jamais su où il était mort. » Le temps n'a pas réussi à effacer le numéro sur son avant-bras.
En rentrant, elle a téléphoné à son docteur. « Mais il est en vacances ». Elle a alerté son fils et sa fille, qui sont rentrés de congés aussitôt. Son fils a téléphoné à la police, qui n'a pas voulu se déranger. On lui aurait même dit que, « de toute façon, ça ne sert à rien de porter plainte, on ne le retrouvera pas ». Madeleine, elle préfère les gendarmes, alors elle leur a téléphoné aussi. Ils lui ont promis qu'ils feraient une patrouille. Ils l'ont faite... trois jours plus tard.
Dans le couloir, sa fille nous a expliqué que, depuis son agression, Madeleine avait pleuré tous les jours, parce que personne ne l'avait aidée malgré ses appels au secours, et que personne n'était venu la voir en dehors de ses enfants. Comme un cauchemar qui recommençait...
En parlant avec elle, on s'est aperçu qu'elle n'en voulait même pas au petit con qui lui avait volé tout l'argent de son mois qu'elle venait de retirer à la poste. Mais c'est sa jeunesse, et une période tellement douloureuse, que la violence de son agression avait fait remonter à la surface. Cette solitude, « comme quand papa est parti ». Avec l'infirmière, on n'a pas pu s'attarder davantage, car la salle d'attente était pleine. Mais on l'aurait bien écoutée des heures...
Elle est repartie en remerciant tout le monde, en nous disant qu'on était gentils, qu'elle reviendrait avec un gâteau. C'est dommage que les policiers ne soient pas allés aider cette dame. Ils auraient eu, eux aussi, un gâteau. Et l'occasion de montrer que l'honorabilité d'un métier ne tient pas aux gesticulations d'un chef mais à ce que l'on accomplit sur le terrain.
Docteur Pelloux, Urgentiste, Chroniqueur de Charlie Hebdo, d'où est tiré cette histoire dramatique. Je ne ferais aucun commentaire, ne lancerais aucune polémique, car je pense
que ce texte parle de lui même. C'est une histoire vraie.